« L’art de la débrouillardise » l’émouvante lettre d’un étudiant guinéen à son ami

Tu n’es qu’un oublié de la république.  J’aurais pu titrer grave. J’aurais pu titrer pire. Tu n’es qu’un abandonné de l’Etat. Laisse-moi donc t’expliquer pourquoi ce qualificatif moins flatteur…

  • Commençons par le commencement

Depuis l’enfance, tu ambitionnais partir étudier sérieusement à l’étranger pour ensuite revenir servir ton pays, y apporter ta petite pierre pour son développement, pour qu’il retrouve sa place dans le panthéon des grandes nations. Tu voulais partir un peu loin de ce pays où tu entends en longueur de journée : wé tèfa ! Yeh mouna ! wali mouna ! kamè moukhma ! Ce pays où la fainéantise bat son plein. Où les jeunes, pour la plupart désœuvrés, s’asseyent autour des théières bouillonnantes pour décrire avec une précision délirante les villes d’Europe, d’Amérique ou encore parler des actualités insolites, footballistiques, politiques, que sais-je d’autre ?

Heureusement, après le BAC, il s’est avéré que tu faisais partie de la « crème de la crème » de l’éducation guinéenne, te permettant ainsi, de bénéficier d’une bourse Etatique au Maroc (un pays ami historique à la Guinée) pour une durée de 5 ans bien sonnés. Bienvenu au Royaume chérifien, un pays à mi-chemin entre l’Europe et l’Afrique. Bienvenu le bleu (ici, c’est comme cela on appelle les nouveaux boursiers). C’était un Jeudi, à 7h du matin, sous un froid de canard (7°C), quand tu as atterri sur le sol du Royaume. Les formalités d’arrivée terminées, te voilà te diriger étrangement comme un étranger vers la sortie de l’aéroport Mohamed V de Casablanca.

Tu tremblotais à la fois, d’un froid glacial qui te massacrait le visage et aussi et surtout : de joie. Car enfin, faut-il le rappeler, l’un de tes rêves de gosse se réalisait : Mieux se former et acquérir une certaine consistance intellectuelle, histoire de réaliser tes intimes ambitions parmi lesquelles figuraient en première place l’objectif d’aider tes parents à se sortir de la précarité financière et aussi, celui de faire bouger les mentalités pour donner un bon coup de fouet au développement de ton pays. Quoique ton pays t’ait jeté comme tant d’autres boursiers, dans une filière que tu n’as, préalablement, jamais choisi, tu gardes le cap et tu t’efforces à faire preuve d’optimisme.

Dans le bus te conduisant vers ta ville d’affectation, ton étonnement est grandissant face à ces grands et beaux édifices qui sortent de terre comme des champignons. Le Maroc est un pays en plein chantier, finiras-tu par conclure. Le pays a connu un progrès vertigineux sous l’impulsion volontariste de son Roi Sa Majesté Mohammed VI, le Commandeur des croyants. Aussi, tu sauras plus tard qu’ici, les gens aiment s’amuser comme des enfants et travailler comme de « vrais » professionnels. Ici, les cafés ne désemplissent pas dans la soirée.

  • Du mythe à la réalité

Après quelques mois seulement sur le sol marocain, la réalité guinéenne finit par te rattraper au coup. Cela fait de longs mois, jour pour jour, que tu n’as pas reçu ton pécule (ta bourse d’entretien guinéenne). Bimensuellement, tu as un petit quelque chose. Ça s’appelle ton a.m.c.i . Une Bourse octroyée par l’Agence Marocaine de Coopération Internationale qui, il faut le reconnaitre, est loin d’être suffisante au vu des charges de location, de nourriture, de fournitures scolaires…

Pour rappel, ta bourse d’entretien émanant de l’Etat guinéen est de 50 misérables dollars par mois depuis les années 80 jusqu’à l’heure où je te parle. Pire encore, cette somme de misère ne vient qu’après des préavis de grève, brandis çà et là par l’ASEGUIM. Nombreux sont vos mémorandums et revendications qui sont restés lettre morte. Pour calmer les tensions, les autorités sont capables de vous promettre qu’ils tiendront compte de vos points de revendication. La réalité est que ce sont des fausses promesses, histoire de passer à autre chose. Tu es moins important à leurs yeux, dis-je. Crois mon petit, tu n’es qu’un abandonné de la République. Le monde bouge, le Maroc change. Le coût de la vie devient de plus en plus élevé, de plus en plus intenable. Quant à ton pays, il n’a rien à foutre.

En dépit de tout cela, Tu gardes espoir. Tu appelles ta maman, fonctionnaire de l’Etat. Elle te réplique avec : « Mon enfant ! Tu sais qu’actuellement les temps sont durs. Rien ne fonctionne ici à vrai dire ! ». Tu tentes ton père, enseignant chercheur, il te lance : « petit, à l’heure où je te parle, on ne trouve rien ici. Rien de rien, je dis ! » Jour après jour, tu entretiens le désagréable sentiment d’être abandonné par tout le monde. Néanmoins, avec une bonne dose de foi et de croyance, tu joues l’optimiste et tu oses espérer qu’un jour, les choses bougeront pour de bon.

  • Pas pour vivre, mais pour survivre

La nostalgie familiale augmente crescendo. Dans un coin de ta tête, les soucis gagnent en place et en importance. Loin d’une vie de luxe et mal-préparés à cette dure et lamentable réalité, certains de tes amis se livrent à la prostitution intellectuelle ou à la mendicité professionnelle, d’autres ne vont plus à l’école ou du moins font semblant d’y aller, et d’autres encore jettent l’éponge sous prétexte légitime qu’ils n’en peuvent plus. « L’homme qui a faim n’a pas de limite » comprendras-tu.

Le comble dans tout ça, c’est qu’il y a nombre de tes amis qui sont omis de la liste des boursiers sans raison légitime ni apparente. Ils ne reçoivent rien de l’Etat. Même pas un centime, je précise.  Ils passent l’essentiel de leur temps couchés à la maison ou en train de tourner et retourner dans leur tête, les questions aussi diverses que : comment payer mon loyer, comment payer les factures (internet, eau,..), comment manger aujourd’hui alors que je n’ai rien dans la poche… ainsi de suite.

D’aucuns ont assez de modules en rattrapage car ne pouvant pas se concentrer ni pendant les cours, ni pendant les révisions, et moins pendant les examens. C’est un peu normal car : la faim, les soucis et les études ne sont point amis. De tous les étudiants galérants, ils sont les plus misérables, finiras-tu par te dire. Toutefois, Sage que tu es, tu te fais passer pour le remonteur de moral et tu leur sors la grande formule : ÇA VA ALLER LES GARS, ÇA VA ALLER, alors que tu es dans la même galère. Haha, ironie du sort ! Vous vous retrouvez au quotidien avec : No money ! No Food ! No Drink ! No Phone Call! No… ! Ô galère ennemie jurée ! Ô vie estudiantine de l’étudiant Guinéen à l’étranger !

Tu deviens un grand économiste et maitre cuisinier malgré toi… tu connais par cœur toutes les formules pour griller les œufs, avec ou sans huile, faire les sauces en se passant de plusieurs condiments, faire du marakhoulangni ou du fouti magangni, du smida, du couscous à la maroco-guinéenne, des lentilles… Bref, ton but au quotidien est clair : minimiser les coûts et maximiser l’utilité.

Par la force des choses, tu acquiers progressivement l’art de la débrouillardise, l’art de tirer le diable par la queue à défaut de pactiser avec lui, l’art de mentir pour avoir de quoi mettre sous la dent. Tu vis du jour au jour, pas de perspective d’avenir, mon petit. Au bout de 7 longs et presque interminables mois, tu reçois ton pécule que tu empocheras tranquillement tranquille. Avant la venue de cette pauvre somme, tout était déjà calculé : tu dois à ton épicier, à ton bailleur, à tes amis, tu dois changer tes vieilles chaussures (compagnons de misère), tu dois te taper un laptop ou un téléphone compatible à l’internet (c’est indispensable !), tu dois, tu dois et tu dois ! Au bout du compte, tu te retrouves avec 50 pauvres dollars incapables de te tenir jusqu’au mois suivant. Retour à la machine infernale : galère, colère (grève), pécule, créancier. Dans cet engrenage, il n’y a pour le moment, ni de bouton pause, ni de bouton stop. C’est toujours en marche. A quand l’amélioration effective des conditions de vie des boursiers guinéens de l’étranger ?

Retenez bien ceci : « l’engagement volontariste des pouvoirs publics en faveur de l’éducation est l’un des signes manifestes d’un Etat qui prospère ou qui prospèrera » soutient OMAR.

Wasalam.

Sékou Oumar Sylla,

Secrétaire Général de l’Association des Etudiants et Stagiaire Guinéens au Maroc (ASEGUIM) – El Jadida

A découvrir sur AfriMaghreb : A qui profitent les bourses d’excellence de l’Etat guinéen ? 

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